Les entreprises résistent malgré les vents contraires
Perspectives 2026-2027 pour l’économie française
Auteurs&résumé
Les derniers Comptes nationaux ont sensiblement modifié le diagnostic porté en avril 2026 : l’investissement des entreprises non financières (ENF) en volume apparaît désormais globalement stable depuis 2024 (voir graphique 1 a). Le premier semestre 2026 s’inscrit dans la continuité. L’investissement a diminué de 0,5 % au premier trimestre et a légèrement augmenté au deuxième, ce qui se traduit par un acquis de croissance de 0 % pour 2026.
La hausse du taux d’investissement brut en valeur contraste avec sa stabilité en volume, à 21,4 % (voir graphique 1 d)1. Cet écart traduit une progression du prix de l’investissement plus rapide que celle du prix de la valeur ajoutée. Bien que le prix de l’investissement augmente à un rythme relativement soutenu, les entreprises semblent y consacrer suffisamment de ressources pour qu’il progresse, en volume, au même rythme que leur activité.
1 Le taux d’investissement brut désigne le rapport entre la formation brute de capital fixe et la valeur ajoutée brute.
2 Selon l’Insee, son taux d’utilisation est passé de 10 % à 18 % en 2025 (Voir Le taux d’usage de l’intelligence artificielle multiplié par trois entre 2023 et 2025)
3 Voir Sampognaro (2026) - billet de blog à paraître prochainement
4 Mistral AI a levé 725 millions d’euros de dette en début d’année afin de se doter d’infrastructures de calcul.
L’investissement total masque des dynamiques très différentes selon les produits. Au premier semestre 2026, et dans la continuité des trimestres et des années précédentes, les entreprises ont accru leur investissement dans les services d’information et de communication. Par ailleurs, l’investissement dans les biens d’équipement a poursuivi la reprise amorcée début 2025. Ces évolutions coïncident avec l’augmentation du taux d’utilisation de l’intelligence artificielle par les entreprises2 et avec la progression des importations de biens fortement liés à l’IA3. Elles pourraient en partie refléter l’intégration progressive de l’IA aux processus de production, qui stimule à la fois l’investissement des producteurs d’IA4 et celui des utilisateurs (voir partie International : Synthèse internationale).
À l’inverse, les entreprises ont désinvesti dans les services aux entreprises (catégorie qui inclut la R&D) pour la première fois depuis deux ans et l’investissement dans les produits de la construction a diminué. Les comptes nationaux ont par ailleurs révisé l’investissement en construction à la hausse en 2024 et à la baisse en 2025. Le recul observé au premier semestre 2026 prolonge donc désormais celui de 2025.
Le taux de marge recule mais reste supérieur à son niveau d’avant Covid
Le taux de marge brut des sociétés non financières5 a reculé de 1,1 point au premier trimestre (voir tableau 1), ce qui s’explique notamment par l’augmentation du rapport entre le prix à la consommation des ménages et le prix de la valeur ajoutée (RCVA).
5 Le taux de marge brut désigne le rapport entre l’excédent brut d’exploitation et la valeur ajoutée brute des sociétés non financières.
Ce ratio suit généralement l’évolution des termes de l’échange (le rapport entre le prix des imports et le prix des exports)6. Dans le contexte actuel, il reflète la capacité des entreprises à amortir la hausse du prix de leurs consommations intermédiaires en les répercutant sur leurs prix de vente, ce qui peut prendre un certain temps en raison du coût d’ajustement des prix. Les prix de l’énergie ayant augmenté plus que prévu au premier semestre, l’effet du blocage du détroit d’Ormuz sur le prix des imports et le RCVA a été amplifié, ce qui a contribué à faire reculer les marges à hauteur de -1,1 point en cumulé sur le semestre.
On note par ailleurs une forte baisse du taux de marge dans la construction au premier trimestre 2026 (-1,2 point), qui coïncide avec une contraction de l’investissement en construction de l’ensemble des secteurs institutionnels (entreprises, ménages et administrations publiques)7. La valeur ajoutée de la branche a reculé sans que l’emploi s’ajuste dans les mêmes proportions ce qui a pesé sur la productivité et le taux de marge du secteur à hauteur de -0,9 point.
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2025
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2026
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2027
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| T1 | T2 | T3 | T4 | T1 | T2 | T3 | T4 | T1 | T2 | T3 | T4 | |
| Taux de marge (en %) | 32,5 | 32,0 | 32,4 | 32,5 | 31,5 | 31,5 | 31,8 | 31,8 | 31,8 | 31,8 | 31,8 | 31,9 |
| Variation (en point de %) | −0,4 | −0,5 | 0,4 | 0,2 | −1,0 | −0,1 | 0,3 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,1 | 0,0 |
| dont : Cotisations sociales | −0,1 | 0,0 | 0,0 | −0,1 | −0,2 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 |
| Salaire moyen par tête | 0,0 | −0,3 | 0,0 | −0,2 | 0,0 | 0,3 | 0,0 | −0,1 | −0,1 | −0,1 | 0,0 | 0,0 |
| Productivité | 0,2 | 0,1 | 0,5 | 0,2 | 0,0 | 0,1 | 0,0 | 0,1 | 0,1 | 0,1 | 0,1 | 0,1 |
| Rapport des prix | −0,4 | −0,4 | −0,1 | 0,2 | −0,3 | −0,3 | 0,3 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 |
| Fiscalité | 0,0 | 0,1 | 0,0 | 0,0 | −0,2 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 |
| Résidu | −0,1 | 0,0 | −0,1 | 0,1 | −0,3 | −0,2 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 | 0,0 |
| Note : La valeur ajoutée des SNF en volume n’étant pas disponible dans les comptes nationaux, le taux de marge brut est décomposé de la manière suivante : où désigne le taux de cotisations sociales apparent, le salaire moyen par tête versé par les sociétés non financières et déflaté par le prix de la consommation des ménages, la productivité apparente du travail dans le secteur marchand non agricole (SMNA), le rapport entre le prix de la consommation des ménages et le prix de la valeur ajoutée du SMNA, et le taux apparent d’impôts sur la production (CVAE, CFE, etc.) net des subventions. Cette décomposition nous conduit toutefois à surestimer la contribution du rapport des prix à la variation du taux de marge de 0,3 point au premier trimestre 2026 et de 0,2 point au deuxième trimestre par rapport aux données de l’Insee. | ||||||||||||
| Sources : Insee, prévision IFE-OFCE octobre 2026. | ||||||||||||
En prévision, le taux de marge augmenterait de 0,3 point au troisième trimestre 2026. Les entreprises continueraient de répercuter au moins en partie l’augmentation du prix de leurs consommations intermédiaires sur leurs prix de vente. Par la suite, les gains de productivité compenseraient les revalorisations salariales liées au rattrapage du pouvoir d’achat. Le taux de marge resterait donc stable en fin d’année et jusqu’à la fin de l’horizon de prévision, autour de 31,8 % soit 0,7 point de moins qu’au quatrième trimestre 2025 mais toujours supérieur aux niveaux observés avant la crise de la Covid-19 (+1 point par rapport à la moyenne de 2019).
Le coût du capital réel repartirait à la hausse en fin d’année
Stable en fin d’année 2025, le coût de financement des entreprises a progressé de 0,2 point en moyenne au premier semestre (voir graphique 2 a)8. Le spread de crédit moyen vis-à-vis du taux sur les OAT à 10 ans s’est par ailleurs maintenu autour de zéro, nettement en deçà de sa moyenne sur les vingt dernières années (0,18 point).
8 Le coût de financement fait ici référence au coût moyen de la dette à plus d’un an (crédit et titres de dette).
Cette hausse du coût de financement a agi positivement sur le coût du capital. Elle aurait toutefois été plus que compensée par l’augmentation du taux de croissance du prix des biens d’investissement, qui réduit leur coût réel en accroissant les gains latents associés à leur revente. Le coût du capital aurait ainsi diminué au premier semestre et rejoint un niveau comparable à celui qu’on observait avant la crise sanitaire (voir graphique 2 b).
9 Cette hypothèse s’appuie notamment sur le changement d’orientation de la politique monétaire en juin, sur l’écart de rendement entre l’OAT et le Bund observé en septembre (1 point en moyenne) et sur nos scénarios de politique monétaire et de consolidation budgétaire (voir aussi la discussion sur la dynamique des taux longs dans la partie International : Synthèse internationale).
Nous prévoyons un nouveau rebond du coût du capital au quatrième trimestre 2026. Il atteindrait un niveau comparable à celui qu’il avait atteint à l’issue de la dernière phase de resserrement monétaire en 2024, et resterait ensuite globalement stable en 2027. La trajectoire prévue du coût du capital est surtout marquée par celle du coût de financement des entreprises. Il augmenterait au même rythme que le taux sur les OAT à 10 ans, soit +0,4 point au troisième et au quatrième trimestre9, ce qui suppose notamment que le spread de crédit vis-à-vis du taux sur les OAT à 10 ans reste constant. La trajectoire prévue du coût du capital est également marquée par la reconduction de la contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises en 2027, qui jouerait à la hausse malgré la réduction annoncée de cette mesure (-2 milliards d’euros).
L’investissement diminuerait de 0,2 % par an en 2026 et 2027
D’après notre équation10, la stagnation de l’investissement en 2024 et en 2025 masque des forces opposées (voir graphique 3). La hausse du coût du capital, de 2,6 points entre 2022 et 2023, a continué de peser sur l’investissement avec un effet retardé. À l’inverse, la demande, les marges en 202411 et les tensions sur les capacités de production en 2025 l’ont soutenu.
11 La contribution positive du taux de marge en 2024 est un effet retardé de la hausse de 2023. Le taux de marge a augmenté en 2023 sous l’effet combiné d’une réduction du coût salarial unitaire et de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE), et d’une augmentation de la productivité apparente du travail.
12 L’incertitude économique fait référence ici au VSTOXX, un indice mesurant la volatilité anticipée de l’Euro STOXX 50 sur les 30 prochains jours.
Le premier semestre 2026 s’inscrit dans la continuité. D’une part, le coût du capital a continué de contribuer négativement à la croissance de l’investissement. Sa contribution négative a toutefois commencé à s’estomper en l’absence de trajectoire suffisamment persistante à la hausse ou à la baisse depuis 2023. D’autre part, les tensions sur l’utilisation du capital, qui se sont légèrement relâchées par rapport au semestre précédent, ont continué d’y contribuer positivement. On note par ailleurs un pic d’incertitude économique en mars 202612, au lendemain du déclenchement du conflit au Moyen-Orient, mais pas suffisamment marqué (d’après notre équation) pour avoir un effet direct sur l’investissement.
En prévision, l’investissement des entreprises resterait stable en 2026 et en 2027, avec une légère diminution de 0,2 % par an. Le coût du capital jouerait négativement sur sa croissance (-1,8 point en 2026 et -0,4 point en 2027 contre -3,1 points en 2025) mais cette contribution négative serait compensée par celles des tensions sur l’utilisation du capital (+1,3 point en 2026) et de la demande (+0,4 point en 2026 et +0,3 point en 2027). Ce scénario est plus pessimiste que l’acquis de croissance pour 2026 (0 %) et revu à la baisse par rapport à notre prévision du mois d’avril, en raison de perspectives de demande et de coût de financement moins favorables et de la baisse du taux de marge.
L’évolution de l’investissement demeure toutefois très incertaine. À titre de variante, si l’on s’écartait de notre scénario central en supposant que la contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises n’avait pas d’effet sur l’incitation à investir, l’investissement diminuerait de 0,1 % en 2026 et resterait stable en 2027. À l’inverse, si le taux sur les OAT à 10 ans continuait d’augmenter en fin d’année, l’investissement pourrait diminuer davantage en 2027 (voir encadré 1). Par ailleurs, notre scénario ne tient pas compte de l’effet potentiellement hétérogène des chocs selon le type d’actif ce qui pourrait, par exemple, nous conduire à surestimer l’effet du coût de financement sur l’investissement13.
13 L’investissement en actifs intangibles (logiciels, propriété intellectuelle, etc.), en particulier, pourrait s’avérer moins sensible à l’évolution du coût de financement du fait notamment d’un taux de dépréciation plus élevé (voir Crouzet, N., & Eberly, J. C. 2019).