Croissance mondiale : entre guerres et IA
Perspectives 2026-2027 pour l’économie mondiale
Auteurs&résumé
Après la guerre commerciale lancée par les États-Unis en 2025, le premier semestre 2026 a été marqué par le conflit au Moyen-Orient qui perturbe la production d’hydrocarbures et provoque une nouvelle flambée des prix de l’énergie. Le scénario d’une crise de courte durée laisse progressivement place à celui d’un conflit durable où le déblocage du détroit d’Ormuz est soit partiel, soit interrompu par de nouvelles tensions. L’inflation est repartie à la hausse dans de nombreux pays mais l’activité a plutôt résisté au premier semestre. Les prix de l’énergie resteraient élevés en 2026. Même si le choc serait de moindre ampleur qu’en 2022, les banques centrales doivent arbitrer entre un objectif de « stabilité des prix » qu’elles ne peuvent pas atteindre à court terme du fait de la nature du choc et le risque de réduire la croissance. Quant aux politiques budgétaires, elles sont en partie contraintes par le niveau de dette publique, contraintes qui pourraient être accentuées par la remontée des taux d’intérêt. Dans ces conditions, faut-il s’attendre à un ralentissement mondial ?
Même si l’inflation devrait peser sur le pouvoir d’achat, la demande serait en partie soutenue par les investissements croissants dans l’IA, en particulier aux États-Unis et en Chine, ou par le soutien aux infrastructures, en Allemagne. Par ailleurs, malgré la hausse des droits de douane, le commerce mondial reste dynamique, en particulier dans les pays d’Asie. Il en résulterait cependant une croissance mondiale plus faible en 2026 (3,0 %) par rapport à 2025 (3,5 %). Sous l’hypothèse d’un retour du prix du pétrole vers son niveau de 2025, l’inflation diminuerait en 2027. Le resserrement monétaire serait modéré et pèserait assez peu sur la croissance mondiale qui repartirait à la hausse en 2027 (3,4 %).
Guerre commerciale, choc énergie : l’économie mondiale de crise en crise
Le commerce mondial peu affecté par la hausse des droits de douane
Malgré la guerre commerciale lancée par Donald Trump dès son retour à la Maison-Blanche et la forte hausse des droits de douane annoncée en avril 2025 (jour du Liberation Day, le 2 avril), la croissance mondiale a été stable en 2025 par rapport à 2024. Les flux d’échanges internationaux ont certes été perturbés, mais sont restés dynamiques. Les importations mondiales de biens et services ont augmenté plus vite qu’en 2024 et les données du CPB sur les échanges de biens pour les sept premiers mois de 2026 indiquent une accélération. Les importations américaines ont ralenti mais celles des pays d’Asie sont en nette accélération. Il en résulte une recomposition du commerce mondial, avec une réduction relative des exportations de nombreux pays industrialisés ou émergents vers les États-Unis1. Alors que les exportations en valeur des pays de la zone euro vers les États-Unis ont augmenté de 17,5 % entre décembre 2024 et juin 2026, celles vers le reste du monde ont augmenté de plus de 37 % (graphique 1). Les exportations britanniques vers les États-Unis ont été stables alors que celles du Japon ont baissé. Pour autant, cette logique ne peut pas forcément être généralisée. Ainsi, les exportations de la Corée du Sud vers les États-Unis sont restées dynamiques, accélérant même fortement depuis octobre 2025, en lien avec l’explosion des exportations de semi-conducteurs portée par la demande liée au développement de l’intelligence artificielle (IA). Dans les pays émergents, les exportations de l’Inde vers les États-Unis résistent notamment en raison de leur forte augmentation en fin d’année 2024 et début d’année 2025 (graphique 1). De même, il n’y a pas de rupture des exportations mexicaines, qui sont certes très dépendantes de la demande des États-Unis mais dont une majorité des biens – sous ACEUM (Accord Canada-États-Unis-Mexique) – échappent à la hausse des droits de douane. Quant à la Chine, dont les exportations sont fortement taxées, elle voit ses exportations vers les États-Unis baisser de plus de 10 %, soit une réduction de 5 milliards de dollars, quand le reste de ses échanges augmentent d’un peu moins de 30 %, soit une hausse de près de 80 milliards de dollars. Le choc ne s’est toutefois traduit ni par une baisse des échanges commerciaux à l’échelle mondiale, ni par une baisse de la croissance mondiale. Pour autant, il y a une recomposition des flux commerciaux et la hausse des droits de douane a certainement eu un effet négatif sur la croissance de certains pays2.
1 Voir également notre précédente analyse du commerce mondial.
2 Les évaluations suggèrent généralement un impact significatif sur les États-Unis et dans une moindre mesure la Chine mais plus modéré pour les autres pays industrialisés.
La guerre au Moyen-Orient fait repartir l’inflation
Le déclenchement de la guerre contre l’Iran, le 28 février 2026 a de nouveau provoqué une flambée des prix du pétrole et du gaz. Alors qu’elle avait été neutre ou négative en 2025, la contribution de l’indice énergie à l’inflation totale est redevenue nettement positive à partir de mars 2026. En septembre, elle a contribué pour 1,5 point à l’inflation de la zone euro (graphique 2) pour une inflation de 3,8 %. Aux États-Unis, l’inflation qui atteignait 3,7 % en août reste principalement tirée par le sous-jacent, dont la contribution s’élevait à 3 points. Celà reflète à la fois la situation conjoncturelle plus favorable et l’augmentation des droits de douane. La hausse de l’indice énergie est moindre que dans la zone euro (0,6 point, graphique 2), ce qui s’explique par une augmentation de l’indice des prix de l’énergie un peu moins importante et par le poids plus faible de l’indice énergie dans le déflateur de la consommation (3,7 % contre 9 % dans l’IPCH de la zone euro)3. Au Royaume-Uni, le ralentissement des prix alimentaires et du sous-jacent a permis à l’inflation de baisser entre juillet 2025 et juin 2026, compensant donc la hausse des prix de l’énergie observée depuis mars. Les prix ont également accéléré dans les principaux pays émergents à l’exception de la Chine. En Inde et au Brésil, l’inflation dépassait 4 % cet été.
3 Ce poids est un peu plus élevé pour l’IPC (7,3 %), ce qui porte la contribution de l’indice énergie à plus de 1 point en août.
À ce stade, le choc semble globalement de moindre ampleur que celui observé en 2022. De fait, l’inflation avait déjà nettement augmenté avant l’invasion de l’Ukraine, dans un contexte de reprise post-Covid et la réduction des exportations russes de gaz naturel pour faire pression sur le prix du gaz naturel. La tendance dans les principaux pays industrialisés était plutôt orientée à la désinflation même si celle-ci s’était interrompue aux États-Unis et au Royaume-Uni en 2025. Alors que les contraintes portant sur l’offre s’étaient intensifiées à partir de 2021, les enquêtes auprès des entreprises industrielles suggèrent aujourd’hui que les contraintes de demande sont plus fortes que les contraintes liées à l’offre dans la zone euro (graphique 3), ce qui pourrait atténuer aussi la diffusion du choc sur les prix de l’énergie. Outre-Atlantique, même si l’écart de croissance est positif, les tensions sont moins fortes qu’en 2022 où l’inflation sous-jacente avait atteint 5 % avant février.
Croissance résiliente
La croissance des principales économies avancées a globalement résisté. Dans la zone euro, les performances économiques de l’Allemagne s’améliorent. Après 3 années de croissance annuelle moyenne nulle, le PIB a progressé de 0,4 % au premier trimestre puis 0,3 % au deuxième. Ce rebond résulte notamment d’une contribution positive du commerce extérieur en partie liée à des facteurs exceptionnels, l’industrie chimique tirant partie du blocage du détroit d’Ormuz. L’Espagne continue d’afficher une croissance solide notamment grâce à la consommation des ménages et à l’investissement. La croissance italienne reste également bien orientée. La situation est moins favorable pour la France avec une baisse du PIB observée au premier trimestre, avant le choc sur les prix de l’énergie. Parmi les autres pays de la zone euro, l’activité s’est contractée en Autriche mais accélère aux Pays-Bas et au Portugal si bien que, hors Irlande, la croissance de la zone euro est restée stable à 0,3 % depuis le dernier trimestre 2025.
Le constat est assez proche pour les États-Unis et le Royaume-Uni, avec un rythme de croissance d’au moins 0,5 % à chaque trimestre. Outre-Atlantique, la croissance est toujours tirée par la demande intérieure. Au Royaume-Uni, ce fut également le cas au premier trimestre tandis que c’est la forte progression des exportations au deuxième trimestre qui a porté la croissance.
La résilience de la croissance est en grande partie liée à la consommation des ménages des principaux pays industrialisés, qui n’a pour l’instant pas forcément pâti de la hausse des prix, soit parce que le revenu disponible a été dynamique (Allemagne et Royaume-Uni, notamment) soit parce que les ménages ont puisé dans leur épargne (France, Italie et États-Unis) (voir encadré).
Voir C. Briodeau (2025), « Comment expliquer le taux d’épargne élevé en France ? », Revue de l’OFCE, 191
Voir C. Briodeau (2026) (à venir), « Les déterminants du taux d’épargne : une analyse économétrique sur six grands pays », Revue de l’OFCE, 195
Parmi les autres pays industrialisés, l’activité a certes marqué le pas au Japon au deuxième trimestre mais elle est restée dynamique en Corée du sud avec une progression du PIB de 1,8 % au premier trimestre et 0,6 % au deuxième, porté par le cycle des semi-conducteurs. L’activité accélère également au Canada, en Suisse ou en Suède.
Dans les pays émergents, les performances de la Chine ont été contrastées, avec une croissance modérée au deuxième trimestre (4,3 % en glissement annuel) et une plus faible contribution du commerce extérieur à la croissance, qui pourrait augurer d’un rééquilibrage des sources de la croissance chinoise. Ainsi, les importations ont accéléré en lien avec l’évolution de la demande intérieure et notamment l’investissement. La croissance de l’Inde reste également dynamique, en moyenne supérieure à 8 % en glissement annuel. Au Brésil, après un ralentissement fin 2025, l’activité retrouve un peu plus de vigueur avec une progression du PIB de 1,1 % au premier trimestre et de 0,5 % au deuxième. Comme en 2025, la croissance mexicaine est restée volatile, s’améliorant au deuxième trimestre après la contraction du premier. La croissance des pays du Moyen-Orient a été logiquement affectée par les contraintes de production de pétrole. Ainsi, le PIB de l’Arabie Saoudite a baissé sur le semestre avec une chute de près de 5 % uniquement sur le deuxième trimestre.
L’IA stimule-t-elle l’investissement et la croissance ?
Le lancement de ChatGPT par OpenAI en novembre 2022 constitue un choc technologique qui est venu accélérer le développement des grands modèles de langage et des produits dérivés4. L’intelligence artificielle (IA) promet aux entreprises utilisatrices une augmentation de leur productivité via l’automatisation de certaines tâches, une plus grande spécialisation des travailleurs sur celles qui ne peuvent pas l’être et une automatisation encore plus efficace de celles qui l’étaient déjà5.
4 Voir ici pour une chronologie des modèles
À ce stade, l’IA pourrait stimuler la croissance surtout par les investissements qu’elle requiert. Elle stimule l’investissement en logiciels pour emploi final propre et la R&D des producteurs de grands modèles de langage (LLM), l’investissement dans les actifs nécessaires aux calculs réalisés pour l’entrainement ou bien l’utilisation des modèles (data centers, serveurs, équipements réseau, etc.), à la production d’électricité consommée par les data centers ainsi que les dépenses en logiciels permettant d’adapter l’IA à l’activité des utilisateurs.
6 Le calcul de l’investissement numérique s’appuie sur Andersson et al. 2026, From bricks to clicks: an assessment of euro area digital investment. Il comprend la formation brute de capital fixe (FBCF) en équipements TIC (e.g. matériel informatique), la FBCF en produits de la propriété intellectuelle (e.g. logiciels, R&D) et les dépenses en construction de data centers (ou FBCF en construction non-résidentielle de la branche information-communication lorsque les dépenses en construction de data centers sont indisponibles).
7 Ce résultat fait écho à l’étude de Ferrando et al. 2026, qui révèle une grande hétérogénéité du taux d’utilisation de l’intelligence artificielle par les entreprises entre les pays de la zone euro en 2025. Sur un échantillon de douze pays membres de la zone euro, le taux varie de 52% en Italie à 85% aux Pays-Bas. Pour un usage intensif, il irait de 2 % en France (5 % en Italie) à 23 % aux Pays-Bas.
10 Voir aussi Rubinton et al. 2026
L’effet semble toutefois sensiblement différent selon les pays (voir graphique 5 et graphique 6). Nous observons une augmentation substantielle de l’investissement numérique rapporté au PIB aux États-Unis en 2025 (+0,5 point contre une moyenne de +0,15 point par an entre 2014 et 2022), tirée par l’investissement en équipements TIC (+0,4 point de PIB en 2025)6. Les dépenses en construction de data centers ont par ailleurs augmenté à un rythme soutenu depuis 2022, passant de 0 à 0,2 % du PIB en 2025. Au total, la contribution de l’investissement numérique à la croissance du PIB des États-Unis en volume était de 0,8 point en 2025, son plus fort niveau depuis 2014. La progression soutenue de l’investissement numérique aux États-Unis contraste avec la situation des autres pays couverts par notre prévision où il n’a pas connu d’accélération marquée depuis 20227. Au-delà de l’investissement numérique, on note une forte progression de l’investissement en construction de la branche énergie en 2025 au Royaume-Uni (+0,6 point de PIB entre 2023 et 2025). Les données macroéconomiques ne permettent toutefois pas de séparer les investissements liés à la sécurité énergétique et à la transition écologique8 de ceux liés à l’IA9. L’IA semble ainsi surtout soutenir la croissance des États-Unis, qui contrairement aux autres pays à l’exception du Royaume-Uni avec DeepMind et de la France avec Mistral AI, hébergent des producteurs de LLM (e.g., OpenAI, Anthropic, Google DeepMind, etc.) et les principaux fournisseurs de cloud (e.g. Amazon, Microsoft, Alphabet)10.